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La critique instantanée, hiver 2017
LECTURES - 21 janvier 2017
« Que de gens s’amusent non pas pour s’amuser mais pour accomplir une espèce de rite... En dehors des enfants qui mettent le feu aux meules, font dérailler les trains ou rêvent de grands massacres d’animaux, je ne connais guère que de sinistres pédants, qui mâchent leur porte-plume pourri et suent sang et eau pour écrire jusqu’au bout leurs calamiteux pensums... » (Michel Leiris)

Big kids
Michael Deforge - Atrabile
« Elle était pareille, mais différente. Identique, mais plus du tout comme avant. » L’adolescent ordinaire se cogne aux murs pendant quelque temps avant que le brouillard ne s’estompe mais dans la fiction, tout peut bifurquer entre deux cases. Livre sur la fin de l’enfance, Big kids n’aborde pas la métamorphose des corps comme le faisait Black hole, de Charles Burns. Michael Deforge préfère se concentrer sur d’autres transformations, l’évolution du regard porté sur l’entourage, les copains, les parents. L’auteur canadien visite l’ennui et le vague-à-l’âme de manière frontale autant que déviante, aussi paradoxal que cela puisse paraître : dessiner l’évidence selon les règles formelles en vigueur dans une autre dimension est sa marque de fabrique. Le livre pourra alors sembler abscons si on le feuillette au hasard, car ses motifs n’évoquent pas grand chose sinon les apparitions consécutives à l’ingestion d’une drôle d’omelette aux champignons. Fausse anomalie, lecture que les expérimentations formelles n’encombrent pas, parce que la fausse dichotomie entre hallucinations et perceptions accrues est justement au centre du dispositif : l’adolescence traversée comme un trip. À quoi ressemblera la descente ?

Et il foula la terre avec légèreté
Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau - Futuropolis
En repérage pour une compagnie pétrolière, un jeune ingénieur atterrit dans le comté de Nordland pour se familiariser avec les lieux et tisser du lien. La sagesse des autochtones, globalement hostiles à toute nouvelle exploitation industrielle de leurs terres, et cette nature qui en impose — inévitables aurores boréales, bouleverseront bientôt ses convictions. Une déclaration d’amour à la Norvège et à l’ "écologie profonde" de Arne Naess, plastiquement très réussie. Bientôt disponible dans votre bio-coop et à l’office de tourisme d’Oslo.

Tulipe
Sophie Guerrive - 2024
Un écosystème comme le furent les alpages du génie ou le comté de Coconino. Une poignée de personnages se regardent le nombril et parfois s’interpellent. Si leur vient l’envie de fuguer, ils ne partent jamais très longtemps ni très loin. L’ours Tulipe, lui, ne s’en va pas, reste allongé sous l’arbre dont il est amoureux : relation intense mais forcément peu expansive. Ce monde animalier et individualiste, borné par le végétal (bienveillant) et le minéral (agressif, de l’espèce du caillou dans la chaussure), est seulement régi par les questionnements existentiels, chaque protagoniste à nom de fleur développant un trait de caractère, une obsession unique : serpent hyperactif, tatou timide, oiseau en quête de l’âme sœur. L’absence de grand bouleversement permet de rester concentré sur ses états d’âme. « Si par malheur tu te découvrais un don, tu pourrais bien te persuader de devoir au monde une œuvre majeure » dit l’arbre à Tulipe. Mais l’ours se contente de donner la réplique à ses camarades entre deux siestes, à la fois au centre du jeu et un peu à côté. Les livres de Sophie Guerrive, qu’on pourrait croire égarée dans une époque qui n’est pas la sienne, ne doivent pas grand-chose à la mode ni aux rumeurs de la ville. Petit traité de philosophie sans en avoir l’air, qui succède au picaresque Capitaine Mulet, Tulipe dresse un miroir devant lequel on s’arrête volontiers en espérant que l’auteure continuera longtemps d’arroser son jardin poétique.

Un norvégien vers Compostelle
Jason - Delcourt
Titre relativement explicite. Le norvégien Jason a emprunté la route de Saint-Jacques de Compostelle pour fêter ses cinquante ans. Pourquoi pas ? Ça ou s’acheter une jolie montre, chacun son trip. L’ennui vient de ce besoin de valoriser le parcours : le prochain bouquin sera ce carnet de voyage austère et répétitif comme une longue randonnée peut l’être. Les personnages hiératiques au regard vide sont toujours au rendez-vous, le gaufrier métronomique aussi, mais l’introspection, l’ivresse de la marche et la contemplation du monde se racontent assez mal. Du coup, nos chemins ont bifurqué un peu après le pays basque.

Scalp
Hugues Micol - Futuropolis
Le drapeau américain est planté sur un tas de cadavres. Des personnages tombent ensemble, s’entremêlent et s’entretuent : c’est l’art du charnier selon Micol. Successivement Texas ranger, mercenaire, bandit de grand chemin, systématiquement assassin, accumulateur de scalps – qui permettent de comptabiliser les macchabées au moment de se faire payer, le dénommé John Glanton, déjà sujet du roman de Cormac McCarthy Méridien de sang, incarne mieux que quiconque la naissance de la nation. Il devient légende par le récit de ses compagnons ou adversaires car lui n’ouvre jamais la bouche, ne s’exprime que par la lame et le feu. Les mots viendront à la fin. Et nous restons sur des scènes de barbarie par la seule beauté de leur réalisation. Regarder une planche de Micol, c’est aussi deviner le geste qui sous-tend le dessin, les mouvements du pinceau annonçant ceux des protagonistes. Ici rien n’est statique, tueurs et condamnés s’animent à chaque page dans une farandole macabre rappelant Posada autant que L’Apocalypse de Dürer. Splendide.

La boîte
Olivier Texier - Vide cocagne
Misères et absurdités de la vie en entreprise. Olivier Texier travaille au département des ressources humaines dans un bureau pas très éloigné de celui de Pierre La Police. Les employés de sa boîte sont plus vrais que nature, et comme le dit le philosophe, ce qui se passe à l’intérieur se voit à l’extérieur : le stagiaire court sur trois jambes de la photocopieuse à la machine à café, le cadre à roulette file vers le burn-out, le patron écrase tout le monde sous ses chenilles de panzer. Pour rester fidèle aux conventions, Texier ajoute à son panel d’actifs ce qu’on appelle dans le jargon de la bédé "l’élément féminin" : une catégorie socio-professionnelle à elle toute seule, la secrétaire à grosse poitrine, grosses lèvres et yeux de velours sans rien autour. Autant dire qu’on est pratiquement dans l’enquête de terrain, le documentaire. Dommage que le salariat soit en voie de disparition car on s’amusait bien à l’époque : cet excellent manuel en témoigne.

Ville avoisinant la terre
Jorj Abou Mhaya - Denoël graphic
Quelques planches croisées sur les murs de la Maison des auteurs d’Angoulême en 2015, un lavis expressif et précis, une maîtrise de la lumière quasi photographique. Le personnage central n’est pas cet agent d’assurances qui ne retrouve plus son immeuble en rentrant du boulot et dont la quête nocturne occupera la quasi-totalité des pages, mais la cité : Beyrouth, capitale labyrinthique et malade, ville sens dessus dessous. Comment peut-on se résoudre à vivre là, accepter la corruption, la misère, la maladie, la perspective d’une existence terne et banale — ce dont Beyrouth n’a pas l’exclusivité ? On cite Kōbō Abe : la faculté de l’être humain à s’adapter en toutes circonstances le rapprocherait d’un insecte qui souvent le répugne, la mouche. Un vigile masqué manipule cette société de bestioles et s’engage dans une campagne de purification pointant les déviants, les inadaptés. Il a choisi d’endosser le costume de Batman mais les chauve-souris — qui se nourrissent d’insectes — passent la moitié de leur existence la tête en bas, ce qui fait un peu tâche quand on prétend « remettre le cèdre d’aplomb »... La parabole peut sembler parfois un peu épaisse. Il n’empêche que ce livre hors standard, par sa thématique, son réalisme magique et son intensité graphique, imprime durablement la rétine.

Blake & Mortimer : le testament de William S.
Yves Sente et André Juillard - Blake & Mortimer
Beaucoup de choses ont été dites à propos du cynisme éditorial visant à maintenir sous perfusion des séries qui n’en demandaient pas tant. Quand l’état du patient est vraiment désespéré, comme ici, on le plonge directement dans le formol. Camisole commerciale, lourdeurs graphiques et narratives, archétypes antédiluviens. Mais si le cynisme éditorial s’exprime durablement, c’est bien parce qu’en face, des acheteurs sont durablement intéressés par des productions d’outre-tombe. Voici la question : pourquoi veut-on lire de nouvelles aventures de Blake & Mortimer trente ans après la mort d’Edgar P. Jacobs ? D’où vient le désir ? Il vient d’avant. Le mot-clef est régression. On voudrait se lover dans l’album comme on le faisait enfant, retrouver la sidération qui fut la nôtre en découvrant les aventures originelles du tandem. La création et l’exploration artistiques n’intéressent ni les éditeurs engagés dans le projet, ni les auteurs conviés, ni les lecteurs. Ce n’est pas non plus le divertissement qui prime (il existe tellement de livres qui feraient mieux l’affaire !), mais bien la réminiscence et la nostalgie. Sauf que la réminiscence n’est déclenchée que par des stimulations sensorielles rares et précises, la réécoute d’un vinyle poussiéreux, la relecture d’un livre jauni. Les contrefaçons ne peuvent que faisander le principe et vouer l’expérience à la frustration. On jugera forcément l’album décevant, indépendamment de la qualité de l’intrigue (affligeante en l’espèce, ce qui n’arrange rien). On le rangera malgré tout dans le prolongement des vingt-trois volumes précédents, collection oblige. Le temps passera sur la déception jusqu’à la promesse d’un nouveau tome susceptible de faire revivre l’émerveillement... Nouvelle stimulation commerciale, reproduction du geste, inéluctable déception. Premier corollaire : les aventures « modernes » de Blake et Mortimer ont très peu de chance de séduire un jeune public, qui entrera là-dedans comme dans la chambre d’un grand-oncle dont on n’apprécie ni la tapisserie ni l’odeur. Second corollaire : l’aventure éditoriale s’achèvera à plus ou moins brève échéance. Enfin, quand le nombre d’acheteurs sera passé sous la valeur limite, dès que les nostalgiques auront admis le caractère irrémédiable de leur désenchantement.

Tintin au pays des Soviets remastérisé
Hergé - Casterman / Moulinsart
1- Après vérification, il n’y a pas plus de soviets chez Tintin que chez Vladimir Ilitch.
2- La tintinophilie est une maladie savamment entretenue par des ayants droit qui, comme les requins, disposent de dents acérées et renouvelables.
3- Lustrer la houppe.
4- Convaincre les médiateurs culturels que l’utilisation de l’outil "pot de peinture" appelle le ravissement et l’extase.
5- Où commence le produit dérivé ? À la version colorisée, ou à la version luxe de la version colorisée ?

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